Shenmue, l'inqualifiable

Rencontre du troisième type



Le 29 décembre 1999, la désormais défunte Dreamcast accueillait un jeu qui allait effectuer sa petite révolution dans le monde très controversé du jeu vidéo, et qui allait par la même occasion, ruiner Sega. Aventure d'un genre totalement nouveau, la série Shenmue demeure encore aujourd'hui dans le coeur des joueurs. Toute personne ayant goûté à l'un des deux Shenmue sait de quoi je parle : que l'on aime ou pas, Shenmue est unique en son genre.


En 1993, la Saturn héberge alors Virtua Fighter, un jeu de combat signé Yu Suzuki. Suite au succès de son titre, le père de nombreuses autres références (comme notamment Hang On, Space Harrier, F355 Challenge...) décide de créer un jeu d'aventure suivant la trame scénaristique de Virtua Fighter, et qui mettrait son héros en scène : Akira. Le projet se fait discret pendant quelques années, jusqu'à ressurgir sous le nom Project Berkley. Yu Suzuki et l'équipe AM2 annoncent alors que le titre disposera d'un scénario et de personnages inédits. En 1999, le jeu initialement prévu sur Saturn voit le jour sur la nouvelle-née de Sega, la Dreamcast, avec comme doux nom : Shenmue.


On incarne ici Ryo Hazuki, un jeune homme de 18 ans, qui revient chez lui par un mois de décembre enneigé. Une voiture noire garée devant sa maison, la gouvernante au sol, ni une ni deux, Ryo se dirige vers le dojo, où apparemment quelque chose est en train de se passer. Confirmation une fois arrivé, Iwao Hazuki, le père de notre héros, est en train d'affronter un grand homme, visiblement expert en arts martiaux. Cet homme nommé Lan-Di, converse avec Iwao-san aussi violemment qu'il le frappe. Il est question d'un mystérieux miroir, dont Iwao révèle l'emplacement. En deux trois temps mouvements, Lan-Di assène à Iwao Hazuki un coup mortel, puis s'en va...


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La fougue et la froide détermination de Ryo en font l'un des personnages de jeu vidéo les plus charismatiques.


L'aventure commence là où la vie d'Iwao s'arrête. Ryo est bien décidé à venger son père, et il va lui falloir suivre de multiples traces qui vont l'emmener dans pas mal de quartiers de sa ville, Yokosuka, et qui le feront même voyager jusqu'à Hong-Kong. A l'époque, Shenmue Episode I Yokosuka avait notamment et tout d'abord impressionné par sa réalisation, telle qu'on en avait jamais vue auparavant. Alors si l'on note bien sûr un clipping soudain des passants et de certains véhicules, ça n'enlève rien au travail effectué sur les visages, les textures, l'animation et sur le level-design général.


Une expérience unique


Mais au-delà de sa révolution technique, Shenmue s'est bien sûr démarqué par son concept. Car en plus d'être un très beau jeu d'aventure au scénario captivant, Shenmue instaura le FREE. Il ne s'agit pas du célèbre fournisseur d'accès, mais d'un acronyme que le terme anglais "free" pourrait finalement définir. FREE donc, pour Full Reactive Eyes Entertainment. Grosso modo, on peut aller et regarder où bon nous semble. La liberté d'action est un des maître-mots de la série, et cette liberté n'a rien à envier à un Gran Theft Auto. Alors si l'on ne peut pas s'armer, piloter divers véhicules, et mettre une ville à feu et à sang, il s'agit ici d'une liberté qui renforce le réalisme du jeu. Ryo dispose d'un petit carnet avec des numéros, que l'on peut très bien composer sur un téléphone. On peut interpeller n'importe quel passant dans la rue pour lui demander des informations, acheter diverses choses plus ou moins utiles, et interagir avec l'environnement comme dans nulle autre expérience virtuelle.


Et petit à petit, inexorablement, l'enquête de notre héros avance (pour peu que vous compreniez l'anglais). Et c'est toute une foule de petits éléments ingénieux qui font la différence. A commencer par un déroulement presque sans temps morts, qui relance sans arrêt l'intérêt du jeu. L'intrigue est parfaitement bien menée, entrecoupée de QTE (Quick Time Events), qui demandent des réflexes affutés, à tout moment au cours d'une cinématique. L'occasion d'admirer le sens de la narration de Yu Suzuki, chose qu'on avait pas vraiment pu faire sur ses précédentes réalisations.


"You should not waste your life on revenge."


Shenmue, c'est aussi cette ambiance unique. Une histoire de vengeance, d'amour, de poésie et de rêve, le tout sur un subtil fond d'arts martiaux. Et dire que le jeu fut littéralement boudé par le public nippon. Aussi parle t-on d'échec commercial lorsqu'on aborde le sujet Shenmue. Et comment expliquer que le deuxième volet ne se soit écoulé qu'à un peu plus de 100 000 exemplaires au Japon ? C'est bien simple, les deux opus se sont plus vendus aux Etats-Unis et en Europe que sur leur terre d'origine. Si bien qu'ils n'ont finalement fait qu'accélérer l'inévitable : la chute de Sega.


L'histoire montre que Shenmue a certainement connu le destin le plus cruel qu'il ait été possible de connaitre dans le cénacle vidéoludique. Mes propos feront doucement sourire ceux qui ne se sont pas montrés réceptifs à ce que Shenmue propose comme invitation au rêve et au dépaysement virtuel absolu, mais en s'arrêtant si brusquement, la vengeresse série de Sega a laissé un vide incommensurable dans le paysage du jeu vidéo. Jamais un jeu n'est en effet parvenu à mêler aussi habilement séquences contemplatives évasives et fondamentaux de jeu, puisque qu'en sus des cinématiques à QTE et phases d'exploration, Shenmue profite de l'expérience de Suzuki et son équipe dans des genres plus génériques comme la course ou le combat.


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L'une des nombreuses et passionnantes séances de QTE dans Shenmue II. Culte.


Malgré le contexte économique difficile à l'époque pour Sega, la saga de Yu Suzuki fait désormais partie de la légende. Encensé par la presse et surtout le public occidental, Shenmue est une expérience inoubliable dans une vie de joueur. Un voyage magique dans un Japon et une Chine saisissants d'authenticité, des personnages attachants, un concept totalement novateur, et une ambiance épique. Le meilleur truc qui me soit arrivé devant un écran de télé. Et c'est d'autant plus dur d'admettre que je n'en verrai probablement jamais la suite.


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